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Beli Blanco, la tournée

Beli Blanco, la tournée (Blog Magà)Dans un bar corse de Champigny sur Marne, un homme, tenant à peine sur ses jambes, s’affale sur le comptoir. Le seul autre client du bar, ivre mort, lui tape sur l’épaule :

– Oh t’es pas frais toi…  d’où es-tu ? Le premier répond :

– Du centre du monde !!! Je suis de Vezzani ! je suis un vrai made in Corsica !

L’interlocuteur sursaute :

– Non ! Le village de Beli Blanco ?

L’autre le regarde et grimace :

– Tu connais Beli Blanco ?

– Ben oui tous le monde connais Beli Blanco !

– c’est vrai… Tu sais moi aussi je suis de Vezzani. Et quel âge as-tu?

– J’ai 33 ans et mon anniversaire c’est dans 3 jours !

– Pas possible… Moi aussi, mon anniversaire c’est dans 3 jours ! A quelle école as-tu été ?

Le premier prend une très longue inspiration puis répond :

– Ben à l’école du village. Ne me dis pas que toi aussi…

– Eh ben si, figure-toi ! Précise l’autre avant de lancer au barman :

– Tavernier ayez l’obligeance de servir une tournée générale en l’honneur de mon nouveau pote…

A ce moment-là, Beli Blanco entre dans le bar et dit au barman :

– Alora o amicu, quoi de neuf ? L’homme derrière le comptoir  secoue la tête doucement :

– Pas grand chose, la routine : tes cousins,… les jumeaux,… sont bourrés,… comme d’habitude.

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J’ai vu un homme pleurer, mais pas seulement

DUME GALLET (Magà Ettori)

Nous avions l’habitude de nous réunir entre poètes, amis et compagnons de route, philosophes, guerriers polémistes, utopistes, et amoureux des belles lettres, fiers mais jamais arrogants, prêts à croiser le mot jusque dans ses derniers retranchements. Et cette tablée, quelle tablée. En guise d’amuse-bouche nous dégustions des pommes de terre de nos jardins et du vin de nos vignes, de quoi garnir cinq charrettes. Les moins robustes des épicuriens évoquaient un repas gargantuesque, les autres un frugal encas. Pour contenter ces derniers, il fallait apporter des pièces montées, toutes sortes de pâtisseries, choux à la crème et autres pains d’épices. Les mots les plus subtils, contrepèteries et plaisanteries paillardes s’intercalaient avec les coups de fourchette. Les hommes d’esprit ont la dent dure. Ils abricotent, ils cisèlent, ils clarifient, ils tamisent, ils torréfient et lèchefrites. Quand le bain-marie est prêt, ils suent plus que de mesure et pèlent à vif, passant leurs convictions au tamis et leurs amis à la question. Ce n’était pas des amis choisis par Montaigne et La Boétie. Enfin pas toujours.

Un peu plus tôt, Dumè Gallet avait pris la parole. Dumè, chantre du riacquistu, militant politique et culturel mais pas seulement, chanteur, musicien multi-instrumentiste, fondateur du groupe Rialzu puis de Canta u Populu Corsu mais pas seulement, auteur et écrivain mais pas seulement, professeur de violon à l’Université de Corse mais pas seulement. Son imaginaire fécond vagabondait entre Cursichella et la Kanaky, où vit encore aujourd’hui une partie de sa famille. De son séjour d’une décennie en Nouvelle Calédonie, il avait tiré un récit : « Lumière des îles, Itinéraire en terre kanak « . Ancien élu de l’Assemblée de Corse, humaniste, homme de courage et de valeur, Dumè avait été de tous les combats, allant jusqu’à refuser de siéger avec le Front National. Nous partagions les mêmes convictions.

Ce soir-là, Dumè avait donc demandé la parole, pourquoi lui aurions-nous refusé ? Pour la première fois il se racontait. Lui d’ordinaire si discret sur son parcours, jeta un regard furtif dans le rétroviseur de l’existence puis évoqua la perte d’un être cher, son épouse. Les médecins lui avait donné quelques mois et elle avait vécu plusieurs années. Pas de regrets, pas d’amertume dans la voix de Dumè, juste de l’amour et de la passion. Il avait savouré, avec elle, chaque seconde de ce sursis inespéré. Pour lui, la mort n’était qu’un passage mineur vers un éternel majeur. Et il citait volontiers Kipling :  »si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie, et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,… » Une musique langoureuse encadrait ses confidences chuchotées. Mon regard fut soudain attiré par un homme, un homme qui pleurait. Ce n’était pas seulement le contraste entre sa carrure de all black et les larmes qui coulaient sur sa joue qui m’avaient étonné, mais quelque chose de plus profond. Son visage, son regard avait changé. Ce notable, cet homme d’un âge avancé ressemblait à un petit enfant. Quand il pris lui-même la parole à son tour ce fut pour évoquer la disparition de son propre père, fondant encore une fois en larme. Croyez moi, ce n’est pas le genre de démonstration dont nous avons l’habitude en ces lieux. Pourtant, la poésie de Dumè, sa pudeur, son goût pour la mise en scène, la simplicité de ses propos et sa franchise avait déstabilisé notre colosse, mais pas seulement lui. Toute la rangée, non pardon, pas seulement la rangée… les quarante personnes présentes étaient en pleurs. J’essuyais rapidement mes joues pour ne pas avoir l’air d’imiter les autres, en me demandant comme une telle chose avait pu se produire. Lors de cette soirée d’une intense émotion nous savions que Dumè allait tirer sa révérence, prochainement ; les médecins l’avaient prédit. Nous espérions que la faucheuse nous laisserait un sursis, mais Dumè allait bientôt devoir rejoindre son épouse, là-bas dans le paradis des poètes. Ce soir la table sera dressée, nous te garderons un couvert, et tu seras parmi nous, à ta place. Ce soir c’est certain quarante gaillards pleureront, une fois de plus, une fois encore tu sauras toucher leur âme, et sans dire un mot, juste avec un silence entre deux notes de musique. Nous ne t’oublierons pas mon ami, riposa in pace o frateddu.