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Fiche « S », à qui profite le crime ?

Le militant nationaliste Félix Benedetti a été placé en garde à vue ce mardi après-midi, en réaction à son refus de se voir inscrit au fichier judiciaire national automatisé des auteurs d’infractions terroristes (Fijait). La machine judiciaire semble s’emballer, mais elle ne s’emballe jamais par hasard en Corse tant la politique et le judiciaire semblent marcher dans le même sillon. Félix Benedetti est resté en détention provisoire puis assigné à résidence en région parisienne pendant quatre ans dans le cadre d’une affaire de détention d’armes. En mars dernier, il a effectué son retour en Corse suite à la levée de son assignation à résidence tout en restant sous contrôle judiciaire. En  juin dernier il était condamné pour détention d’armes et d’explosifs et association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Félix Benedetti a fait appel de sa condamnation : « Du point de vue de mon cas particulier, j’estime qu’il n’est pas normal d’être inscrit au Fijait, j’ai fait appel de ma condamnation, je ne suis pas définitivement jugé et toujours présumé innocent ».

Ce qui est ridicule dans cette affaire, c’est que la fiche » S » est un document des sécurités intérieures qui contient des données personnelles très précises : un état civil complet, un signalement et une photographie, les motifs de la recherche, ainsi que la conduite à tenir en cas de découverte de l’individu. La fiche est destinée à attirer l’attention de la police si l’un des fichés est interpellé ou simplement contrôlé, pas plus. Très franchement, si un seul policier en poste dans l’île – et particulièrement les services de renseignement – ne connaissent pas Félix Benedetti, il est temps pour lui de changer de métier.

Mais en fait, qu’est-ce que ces fiches « S » et quel rapport avec la Corse ? En 2015, après les attentats de Paris, plusieurs personnes ont été interpellées en France et en Belgique. Au fil des jours, les auteurs de ces attaques sont identifiés et certains étaient fichés « S ». En Corse comme ailleurs, des personnes soupçonnées d’islamisme radical étaient fichées « S ».

La fiche « S » est l’une des 21 catégories d’un vieux fichier de police crée en 1969 et intitulé Fichier des personnes recherchées (FPR). Une immense base de données qui recouvre plus de 400.000 noms, du simple militant anarchiste au terroriste présumé. La fiche « S » (pour Sûreté d’Etat) est censée regrouper les individus les plus sensibles et les plus dangereux : ceux qui sont soupçonnés d’avoir un lien avec la mouvance terroriste et menacent la sûreté de l’Etat.

La fiche « S » comporte 16 niveaux qui vont de « S 1 » à « S 16 », par exemple, Mohammed Merah était en degré 5 avant la tuerie de mars 2012 à Toulouse. La numérotation ne correspond toutefois pas au degré de dangerosité de l’individu fiché, mais plutôt de la conduite à avoir pour les forces de l’ordre s’ils tombent sur ladite personne. Des terroristes présumés aux membres de groupuscules d’extrême droite, en passant par des hooligans, des zadistes ou des militants antinucléaires, le profil des fichés « S » est extrêmement varié, même si aujourd’hui et dans le contexte actuel, il est difficile de ne pas l’assimiler au fichage du radicalisme islamistes. Nous sommes loin du cas Félix Benedetti, même avec une barbe d’un mois. Il y aurait plus de 10000 personnes fichées « S », en France dont plus de la moitié en tant qu’islamistes radicaux ou en lien avec la mouvance terroriste en question.

Les fiches « S » ne sert donc qu’à signaler aux services concernés qu’un individu est lié au terrorisme. On ne va pas revenir sur ce point, je pense avoir donné mon avis plus haut. Toutefois, dans le cas de Félix Benedetti la question du terrorisme reste largement posée. La justice n’a donné qu’un faisceau de preuve à ce propos, et  loin d’être significatif. En effet, l’association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste a été retenue car les enquêteurs auraient trouvé dans son répertoire téléphonique le nom de 7 nationalistes condamnés par la juridiction antiterroriste. Alors très franchement, quand on connaît le tissage de la société corse, on peut dire sans rougir qu’avoir 7 nationalistes condamnés par la juridiction antiterroriste dans son répertoire n’est certainement pas un acte délictueux.  Ou alors il faudra condamner toute l’île pour association de terrorisme. D’autant que les 7 nationalistes condamnés étaient tous des personnalités publiques et/ou politiques éminentes. Enfin tout ça pour dire que nous risquons tous de nous retrouver à Cayenne, et qu’il est temps de préparer nos baluchons.

Bien entendu, Félix Benedetti a décidé de ne pas se plier à la contrainte. Il l’expliquait dans la presse régionale, il y a une dizaine de jours : « en tant que militant nationaliste, être taxé de terroriste dans le contexte actuel et se plier à des obligations créées pour surveiller les islamistes radicaux est inacceptable ». Bon pas uniquement pour surveiller les islamistes radicaux, mais quand même l’ombre de Daech n’est pas très loin. D’un point de vue humain et politique, la posture de Félix Benedetti est totalement compréhensible. D’un point de vue stratégique et sociétal on se demande si certains n’ont pas intérêt à mettre le feu aux poudres. La Corse connaît un des rares moment d’apaisement de son histoire contemporaine. Mais ce n’est peut-être pas du goût de tout le monde.

En juillet dernier, trois partis nationalistes et autonomistes se sont réunis à Corte pour constituer un grand parti de gouvernement, souhaité par le président du Conseil exécutif Gilles Simeoni, en vue des élections territoriales de décembre. C’est en tant que groupe que les trois partis autonomistes Inseme, À Chjama Naziunale et le PNC (Partitu di a Naziona Corsa) siégeaient jusqu’à présent à l’Assemblée de Corse sous la bannière Femu a Corsica. Gilles Simeoni annonçait : « Femu a Corsica doit évoluer fortement et rapidement et devenir un véritable parti de gouvernement, adossé à un fonctionnement respirant et démocratique, ouvert à la société civile, présent sur tous les terrains de lutte et d’action ». Suite à l’annonce d’un parti de gouvernement, le conseiller territorial Paul Félix Benedetti (frère de Félix) a annoncé sa déception. Sans rentrer dans la cuisine politique, nous dirons que Rinovu – le parti politique porté par – n’était pas invité à cette date, à l’aventure d’un Parti de gouvernement.

Le cas de Félix Benedetti n’est pas isolé. Le très jeune militant nationaliste Stéphane Tomasini, condamné à 5 ans d’emprisonnement pour une action à la voiture bélier contre la sous préfecture de Corte en 2012, a été remis en liberté en juillet dernier, et a été interpellé ce jour. Oui, la politique et la justice marchent souvent dans les mêmes sillons en Corse, et c’est dommage car les jours de fortes pluies le sillon devient bourbier, voir marécage. Il suffit de suivre les récents rebondissements de l’affaire des gîtes ruraux pour s’en convaincre. Dès lors deux questions restent en suspend : « que rapporte ces garde à vue, et à qui ? ». Comme dirait un ostracisé en Corse en 41 de notre ère : « Le coupable est celui à qui le crime profite ».

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« Mémorial », nouveau recueil de Jacques Renucci

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Comme l’écrivait René Char « La poésie est de toutes les eaux celle qui se mire le moins au reflet de ses ponts ». Le poème peut vivre sans le poète qui l’a conçu. Il est des auteurs qui n’ont pas besoin de battage médiatique pour proposer des œuvres qui se suffisent amplement à elles-mêmes. Jacques Renucci a la chance (ou les capacités intellectuelles) d’être de ceux-là. Au fil des années, page après page, livre après livre, il dessine une Corse de l’âme, une Corse des profondeurs, traversée aussi des inquiétudes du moment. C’est par conséquent à coup sûr l’un des événements de l’année littéraire dans le domaine de la poésie : la sortie du nouveau recueil de Jacques Renucci, publié par les Éditions Clémentine : « Mémorial suivi de Carnet d’attente ». Le lectorat fidèle que cet auteur hors normes  a conquis attendait impatiemment une suite à « Rencontre » et à « L’avant-pays », écrits avec la complicité artistique du peintre Toussaint Mufraggi. Il ne sera pas déçu, tant l’auteur, dans une langue toujours aussi superbe et dense, fouille les thèmes qui lui sont chers : l’emprise de l’espace insulaire, la transmission et la perte, la mémoire à la fois douloureuse et porteuse d’espoir, la nature et l’humain, la mort et l’espérance, le poids de l’histoire et la dépossession… « Mémorial » attend de qui le lit un niveau d’exigence égal à celui qui a présidé à sa conception. Cette exigence de vérité que Jacques Renucci a toujours portée en avant comme journaliste, il l’applique à sa relation sans concession avec le monde, comme avec son être intime. Une fois qu’on franchit le seuil de cet univers, on va jusqu’au bout, on le fait sien et on en sort enrichi. Des formules qui portent, des images puissantes qui, révélant l’auteur, nous révèlent aussi à nous-mêmes. jacques_renucciC’est ce don qu’a Jacques Renucci d’aller à l’essentiel qui en a fait dès ses premiers recueils l’une des voix remarquables du monde méditerranéen contemporain, – une voix  qui porte bien au-delà de l’île, comme en témoigne la large diffusion de ses ouvrages en librairie et sur les sites spécialisés.  Un lyrisme maîtrisé traversé d’une sensibilité frémissante, une « manière d’être » insulaire entre réalité, mythes et rêves… Une préface éclairante due au poète Antoine Graziani sert de clef pour parcourir le dédale du texte. Celui-ci est jalonné des encres oniriques et sensuelles de Marie-Hélène Ferrari – romancière bien connue qui dévoile là une autre facette de son talent –  qui font comme si deux univers se cherchaient des points communs, des ancrages sensibles et se complétaient au final dans la perfection expressive. A la qualité de la rédaction s’ajoute un parti-pris esthétique rigoureux, où le noir règne en maître. « Mémorial » est un livre noir de la couverture aux pages, où les formules de Jacques Renucci ressortent en caractères blancs. L’ouvrage est donc aussi un bel objet, fabriqué avec soin, que l’on aime avoir en main et feuilleter dans un isolement complice, un bel objet que l’on peut offrir autant à ceux que l’on aime qu’à ceux dont on estime l’intelligence et dans le goût de qui on a confiance. On est sûr de faire plaisir. Avec un livre de cette facture, Marie-Hélène Ferrari, pour inaugurer sa nouvelle collection Incontru, a placé la barre très haut. C’est peu dire qu’on attend avec impatience les prochaines publications de cette série prometteuse qui, outre Jacques Renucci, enregistre Jacques Fusina – autre auteur que l’on ne présente plus – dans les signatures de départ.

Mémorial suivi de Carnet d’attente, poèmes de Jacques Renucci, encres de Marie-Hélène Ferrari, préface d’Antoine Graziani – Éditions Clémentine, 16,00 euros.

Langue corse et France Télévision, le mariage de raison

langue corse - via stella (Magà Ettori - blog) Grace au financement de la Collectivité Territoriale de Corse (667.000 €/an + aide à la production) on peut dire que la langue corse se porte bien sur les chaînes nationales éditées par le groupe France Télévisions. Mieux que les autres régions en tous cas. Le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) publie son « Rapport 2013 sur les chaînes nationales éditées par le groupe France Télévisions ». Outre de nombreuses informations sur l’offre de programmes, la protection des publics, les enjeux de société et le financement de la création, ce document comporte également un chapitre sur la contribution des chaînes du groupe France Télévisions à « l’expression des langues régionales ». Cette obligation, qui incombe à France 3 en sa qualité de chaîne des régions, présente de très fortes disparités selon les langues concernées. Ainsi, le rapport du CSA relève qu' »en 2013, France 3 a contribué à l’expression des principales langues régionales parlées sur le territoire métropolitain en diffusant un volume total de 378 heures et 32 minutes d’émissions sur les huit antennes régionales concernées (Alsace, Aquitaine, Bretagne, Corse, Côte d’Azur, Languedoc-Roussillon, Midi-Pyrénées, Provence-Alpes). Mais s’ajoute à ce premier chiffre… 582 heures et 23 minutes en langue corse sur France 3 Corse Via Stella. Le total se trouve ainsi porté à 960 heures et 56 minutes, d’où une augmentation globale de 8,6% par rapport à 2012. Si l’on ajoute aux 582 heures et 23 minutes de Via Stella les 62 heures et 28 minutes de France 3 Corse, on obtient un total de 644 heures et 51 minutes en langue corse, ce qui représente 67% du total des émissions en langues régionales… auquel il convient de rajouter 539 heures et 35 minutes de programmes bilingues français-corse (+15% par rapport à 2012). Même si le CSA réfute une  »concurrence » entre régions, les autres langues se trouvent réduites à la portion congrue avec, en outre, des écarts importants selon les chaînes régionales : 112 heures et 29 minutes d’émissions en alsacien en 2013 (-2,4% par rapport à 2012), 69 heures et 8 minutes en langue bretonne (+1,4%), 58 heures et 45 minutes en langue provençale (-4,5%), 48 heures et 13 minutes en langue occitane (+9,4%), 19 heures et 6 minutes en langue catalane (+10,8%) et 8 heures et 20 minutes en langue basque (+245%), les basques captant il est vrai des chaînes basques espagnoles. Cette situation très spécifique de la langue corse tient au modèle particulier de Via Stella. Il s’agit en effet d’une chaîne de plein exercice, dont l’origine remonte au début des années 2000. Avec le développement de la TNT (télévision numérique terrestre), il était alors prévu de créer neuf chaînes régionales de ce type. Mais seule Via Stella a finalement vu le jour et a commencé à émettre en 2006. Avec une santé éclatante de la langue corse, on se demande vraiment pourquoi le Conseil Economique Social et Culturel de Corse refuse de remplir ses obligations légales (depuis 2005), à savoir publier un rapport de la présence de la langue corse dans les médias publiques ? Mystère…

La violence est culturellement enracinée en Corse

JUSTICE AVEUGLE ET SOURDE EN CORSE (Magà Ettori - blog)La Justice n’est pas qu’aveugle, elle est également sourde. Enfin, il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut pas entendre. Au lendemain de l’assassinat de Jean-Luc Chiappini, Manuel Valls avait tenu des propos disons, un peu légers, sur des plateaux télévisés. Ce matin sur les ondes de France Inter, invité du 7/9 de Patrick Cohen, le ministre de l’Intérieur a tout simplement affirmé que la violence était endogène à la Corse. Une dame, fonctionnaire du Parc Naturel Régional de Corse, n’a pas hésité à décrocher son téléphone pour indiquer au ministre qu’elle avait été choquée par ces propos :  »Je suis Corse, je travaille pour la Corse. Pour moi, la violence ne fait pas partie de la culture, mais elle est un élément d’un contexte économique et politique que l’on a du mal à maîtriser. C’est un peu désespérant d’entendre qu’elle fait partie de notre culture et que vous ne pouvez rien y faire »  ce à quoi Manuel Valls a répondu :  »Les premières victimes de cette violence sont les Corses, les Français qui sont sur cette île, une île qui est soutenue depuis plus de 10 ans par l’État. Depuis des dizaines d’années, la violence est profondément enracinée. C’est la région de France où il y a le plus d’assassinats et de violence, et vous voudriez que le ministre de l’Intérieur nie cette réalité qui est enracinée dans la culture corse ? » C’est vrai que la violence est culturellement enracinée en Corse, et que Manuel Valls ne sait pas. Pour savoir, il aurait peut-être du prendre 5 minutes et lire le rapport Glavany en date du 3 septembre 1998 (hier) :

N° 1077

ASSEMBLÉE NATIONALE

CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958
ONZIÈME LÉGISLATURE

Enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 3 septembre 1998

RAPPORT

FAIT

AU NOM DE LA COMMISSION D’ENQUÊTE (1)
sur L’UTILISATION DES FONDS PUBLICS
ET LA GESTION DES SERVICES PUBLICS EN CORSE,

Président
M. Jean GLAVANY,

Rapporteur
M. Christian PAUL,

Députés.

La commission d’enquête sur l’utilisation des fonds publics et la gestion des services publics en Corse est composée de : M. Jean Glavany, président ; MM. François d’Aubert, Henri Cuq, vice-présidents ; MM. Bernard Charles, Michel Vaxès, secrétaires ; M. Christian Paul, rapporteur ; MM. Christian Bergelin, Jean Besson, Jean-Marie Bockel, Pierre Bourguignon, Mme Frédérique Bredin, MM. Marcel Cabiddu, Christophe Caresche, Gilles Carrez, Charles de Courson, Jean-Jacques Denis, Renaud Dutreil, Yves Fromion, Yann Galut, Jean-Yves Gateaud, Jean Gaubert, François Goulard, Guy Hascoët, Pierre Hériaud, Jean-Jacques Jegou, Jérôme Lambert, Jean Michel, Patrick Ollier, Didier Quentin.

 

iii.  à la recherche des causes : l’inconstance des gouvernements, les défaillances des pouvoirs locaux, la puissance des réseaux d’intérêt (suite et fin)

D.– L’émergence d’un  » système «  *

1.  Des réseaux d’intérêts et d’influence *

a) Des réseaux ont mis la main sur des organisations consulaires et professionnelles *

b) Les milieux particulièrement intégrés du banditisme en Corse *

c) Les groupes nationalistes et la tentation affairiste *

2.  Des liaisons dangereuses *

3.  Des méthodes inacceptables *

 

D.– L’Émergence d’un  » systÈme « 

En Corse, des réseaux d’intérêt existent comme partout ailleurs. Plus qu’ailleurs cependant, dans plusieurs secteurs de la société insulaire, ces réseaux ont dépassé les formes traditionnelles d’influence pour pénétrer dans l’illégalité organisée. Le détournement de prêts de la caisse régionale de Crédit agricole et des aides publiques en est une illustration, qui témoigne de la complexité des méthodes employées et des liens multiples qui sont en jeu.

La commission d’enquête s’est inévitablement intéressée à cet aspect du dossier corse, qui constitue un élément d’environnement déterminant pour le fonctionnement des services de l’État et des collectivités locales, y compris au regard de l’emploi des fonds publics.

De nombreuses enquêtes et de multiples observations concluent que la Corse abrite des  » pouvoirs ou intérêts occultes  » et connaît une  » dérive mafieuse « .

Mais au-delà, la commission est conduite à considérer, au terme de ses travaux, que tous les éléments d’un système  » pré-mafieux  » se sont progressivement rassemblés en Corse.

Les désordres des quinze dernières années, liés à la violence terroriste, n’ont pas été indifférents au développement de ce phénomène. Plus profondément, ce sont des alliances paradoxales qui se sont nouées dans un climat d’impunité.

1.  Des réseaux d’intérêts et d’influence

Ces réseaux prospèrent dans différents secteurs de l’île. A l’investissement par quelques-uns des structures consulaires ou professionnelles, s’ajoute l’implication dans certaines activités de l’île de bandits pas tous  » rangés des voitures  » ou de militants nationalistes reconvertis dans les affaires.

En listant, dans une note en date du 15 octobre 1997 qui aurait dû rester confidentielle, divers  » objectifs sur lesquels des investigations approfondies pourraient être opérées par les services spécialisées du ministère des finances « , M. Gérard Bougrier, alors préfet adjoint à la sécurité, laissait soupçonner l’étendue et les imbrications d’un certain nombre de réseaux. Ces cibles relevaient, en effet, du secteur de l’agriculture, du banditisme, et la note pointait également un certain nombre d’investissements douteux et attirait l’attention sur la CADEC et la caisse régionale de Crédit agricole.

a) Des réseaux ont mis la main sur des organisations consulaires et professionnelles

L’enquête de l’Inspection générale des finances sur la caisse régionale de Crédit agricole a contribué à mettre en évidence ce qui était sans doute loin de constituer une révélation pour l’opinion insulaire : l’existence de réseaux, constitués d’un faible nombre de personnes, qui avaient progressivement investi les institutions ou organismes intervenant, de près ou de loin, en matière agricole.

M. Michel Valentini constitue, à cet égard, l’exemple le plus significatif. Après avoir fait ses premières armes au sein du syndicalisme agricole, d’abord au sein des jeunes agriculteurs puis de la fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA), dont il a été le secrétaire général de 1985 à 1987, il devient président de la Chambre départementale d’agriculture de Haute-Corse puis de la Chambre régionale en 1995. Membre du conseil d’administration de l’ODARC, après en avoir assuré la présidence de 1987 à 1992, il était également élu à l’Assemblée de Corse jusqu’au renouvellement de mars dernier. Un don d’ubiquité qui fait dire à certains qu’il était le  » véritable patron  » de l’agriculture de l’île. L’enquête de l’Inspection générale des finances montre que cette position centrale lui a permis de bénéficier indûment de prêts agricoles.

L’un de ses proches, M. Philippe de Casalta, bien que directeur général de la Chambre régionale d’agriculture (comme de la Chambre départementale de Haute-Corse d’ailleurs), était au mépris du code rural également directeur de la SAFER, parachevant ainsi le verrouillage.

Le climat actuel et les enquêtes en cours ne semblent pas, au contraire, avoir incité ces réseaux à une plus grande discrétion ou à une plus grande prudence. Au contraire, ils semblent pris dans une fuite en avant étonnante.

Les organes de la caisse régionale de Crédit agricole n’ont rien trouvé de mieux que d’élire à la présidence de la caisse régionale, M. François Musso, alors que l’Inspection générale des finances était déjà dans les murs et le mettra gravement en cause par son rapport, ce qui lui vaut aujourd’hui une mise en examen. Il est vrai que, selon la presse locale,  » il semble que M. Musso ait formé (lors de son élection) le vœu que les investigations en cours soient menées à leur terme afin de pouvoir engager sa présidence sur une base de transparence et de clarté « .

L’intérim de la présidence de la Chambre départementale de Haute-Corse, à la suite de l’incarcération de M. Michel Valentini, a été confié à M. Louis Semidéi, par ailleurs président de la caisse de MSA de Corse dont la gestion est également très contestée.

A la suite des élections territoriales de mars dernier, le Conseil exécutif a accueilli dans ses rangs M. Jean-Claude Guazzelli, ancien directeur général de la caisse régionale de Crédit agricole, et M. José Galetti, également mis en cause par le rapport de l’Inspection générale des finances. Ils sont devenus respectivement présidents de l’ADEC et de l’ODARC, deux offices dispensateurs de subventions.

Hors du domaine agricole, les présidents des deux Chambres de commerce et d’industrie illustrent également la stratégie d’occupation des positions institutionnelles-clés par quelques hommes. En Haute-Corse, la Chambre est présidée par M. Paul Natali qui a constitué l’un des principaux groupes de bâtiment-travaux publics de l’île. En outre, il a occupé, ou occupe encore, des positions électives importantes : président du conseil général de Haute-Corse de 1995 à 1998, il reste aujourd’hui conseiller général et vient d’être élu à l’Assemblée de Corse où il préside la commission du développement économique. Ainsi donc un homme ayant d’importants intérêts économiques occupe, ou a occupé, des postes dans lesquels il se trouve en position de donneur d’ordres dans son secteur d’activités.

De même, la Chambre de commerce et d’industrie de Corse-du-Sud est présidée depuis 1994 par M. Gilbert Casanova, l’un des dirigeants du Mouvement pour l’autodétermination dont de nombreux membres se sont reconvertis dans les affaires, notamment sur le port de l’Amirauté à Ajaccio géré par cette même Chambre de commerce et d’industrie.

b) Les milieux particulièrement intégrés du banditisme en Corse

Le milieu corse est représenté principalement par deux cercles qui défraient régulièrement la chronique, celui dit de la  » Brise de mer  » et celui gravitant autour de M. Jean-Jérôme Colonna.

Tirant son nom d’un établissement du vieux port de Bastia aujourd’hui disparu, le groupe de la  » Brise de mer  » a pris son essor à la fin des années 1970, en se spécialisant notamment dans des attaques à main armée de succursales bancaires ou de fourgons de transport de fonds. Dans le passé, plusieurs membres de cette bande ont été impliqués dans des affaires de ce type au début des années 1980.

Depuis, ce groupe a réinvesti le produit de ses activités criminelles dans diverses activités en Haute-Corse, telles que débits de boisson, boîtes de nuit ou discothèques, en  » faisant en sorte que leurs affaires deviennent de plus en plus « blanches » «  a indiqué devant la commission d’enquête un ancien responsable administratif sur l’île. Ce  » blanchiment  » d’argent sale et cette prise de contrôle d’établissements de nuit ont, en outre, été l’occasion de sanglants règlements de comptes. On observe que cette bande a su également parfaitement utiliser le climat créé par les attentats terroristes. Des établissements ou magasins plastiqués ont parfois été rachetés pour des sommes modiques pour devenir de fructueuses affaires pour leurs nouveaux propriétaires.

Depuis quelques années, les conséquences de cette prospérité inquiètent, en ce sens qu’elle suscite un certain prosélytisme au sein des jeunes gens fréquentant les établissements détenus par cette bande.

Dans le sud de l’île, cet ancien responsable a également évoqué  » le groupe de Jean-Jérôme Colonna, que l’on peut considérer comme le seul parrain corse. Ayant, lui aussi, assumé des activités mafieuses sur le continent, il s’est enfui en Argentine après avoir été condamné par les tribunaux à 20 ans de réclusion criminelle. Sa peine devenue forclose, il est rentré s’installer paisiblement au pays où il continue à animer un certain nombre d’activités tournant autour de l’hôtellerie, des jeux et des boîtes de nuit dans le secteur d’Ajaccio « . On note également qu’il possède des intérêts dans le bar de l’aéroport d’Ajaccio, concédé par le précédent président de la Chambre de commerce et d’industrie, M. Edouard Cuttoli. Les propos entendus concernant M. Colonna apparaissent quelque peu contradictoires. Pour certains, le cœur de ses activités n’est pas situé en Corse, celle-ci constituant plutôt un  » sanctuaire  » où il se montre particulièrement discret. D’autres, au contraire, voient en lui un  » parrain  » actif et influent, nouant des liens dans toutes les couches de la société insulaire.

S’agissant de l’éventuelle implantation de la mafia italienne, de nombreux observateurs soulignent que l’île est suffisamment pourvue en bandits pour ne pas éprouver le besoin d’en importer de l’extérieur. En réponse à une question sur une éventuelle implication du crime organisé, notamment italien, en Corse, le directeur général de la police nationale indiquait à la mission d’information sur la Corse :  » au plan opérationnel, je n’ai pas eu, pour ma part, depuis que je suis à ce poste, d’indications précises sur des liens entre la mafia italienne et les actions qui se passent en Corse. En revanche, il est certain qu’il y a des liens entre les personnes « .

Le rapport de la commission d’enquête sur les moyens de lutter contre les tentatives de pénétration de la mafia en France, présidée par M. François d’Aubert en janvier 1993, avait évoqué cette question, relevant que  » des témoins ont cependant indiqué à la commission que plusieurs réunions de mafieux avaient eu lieu en Corse et que l’enquête sur l’affaire du casino de Menton (…) avait mis à jour des liens entre la Mafia et le milieu corse « . Il ajoutait que  » quant aux investissements de la Mafia en Corse, souvent mis en avant par les nationalistes pour justifier leurs exactions, il n’existe guère plus de certitudes « .

A ce sujet, on évoque pourtant régulièrement l’île de Cavallo située sur le territoire de la commune de Bonifacio. Comme l’indiquait devant la mission d’information sur la Corse le directeur général de la police nationale,  » Cavallo a fait l’objet d’investissements mafieux italiens « . A la question posée de savoir si l’on en avait la certitude, il indiquait :  » c’est une certitude au sens du renseignement. C’est de la conviction policière ; il reste à mettre cela en évidence de façon procédurale « .

Le rapport d’Aubert évoquait déjà le cas de Cavallo en ces termes :  » Des rumeurs ont couru sur des investissements immobiliers, comprenant la construction d’un village de vacances dans l’île de Cavallo, au sud de la Corse. D’après les renseignements fournis par la police italienne, ces investissements seraient financées par l’intermédiaire de M. Lillo Lauricello, considéré comme un spécialiste du recyclage de l’argent de la mafia. L’enquête menée en France sur cette affaire a révélé que des financements provenaient de prêts bancaires consentis par des banques helvétiques, qui étaient eux-mêmes couverts par la garantie à l’exportation accordée par l’État italien « .

Surnommée  » l’île des milliardaires « , l’île de Cavallo appartient en effet à une société privée, la Compagnie des îles Lavezzi (CODIL) qui a, à plusieurs reprises attiré l’attention des services fiscaux ou des services de police. Elle a aussi attiré l’attention des milieux nationalistes qui ont monté deux actions violentes sur l’île, la première en 1992 par le mouvement Resistanza, la seconde en 1995 revendiquée par le FLNC-Canal historique.

Il est à noter qu’elle a su échapper à l’attention du tribunal de commerce d’Ajaccio. En avril 1995, le commissaire aux comptes de cette société mettait en œuvre la procédure d’alerte mais, dans un jugement de juillet 1995 confirmé en appel en décembre 1996, le tribunal de commerce constatait que la société ne se trouvait pas en situation de cessation des paiements. A la suite d’une nouvelle saisine directe par le commissaire aux comptes, le tribunal de commerce d’Ajaccio rejetait, par un jugement du 12 janvier 1998, la saisine, estimant que la société ne se trouvait toujours pas en situation de cessation des paiements. Apparemment, le tribunal se contentait des déclarations du nouveau commissaire aux comptes – puisque le précédent, auteur de la saisine, avait démissionné – indiquant qu’il n’avait pas l’intention de mettre en œuvre la procédure d’alerte.

c) Les groupes nationalistes et la tentation affairiste

Dans son article de la revue Hérodote, l’universitaire Marianne Lefèvre décrivait les stratégies des deux principaux courants nationalistes.

 » Le Mouvement pour l’autodétermination, MPA–Canal habituel, surnommé dans l’île le  » mouvement pour les affaires « , est majoritairement composé aujourd’hui de socio-professionnels du tourisme et du commerce, d’entrepreneurs et de membres de professions libérales. Le trésor de guerre amassé durant les années grâce au racket a été réinvesti : hôtels, commerces, bars, machines à sous, principalement localisés dans le golfe d’Ajaccio et le port de l’Amirauté, l’extrême sud et la Balagne, le continent et l’étranger. Les militants de ce courant nationaliste ont désormais un patrimoine à protéger et à faire fructifier. Ils sont entrés dans une phase d’investissement et de revitalisation du littoral insulaire (…), ils ne parlent plus d’indépendance, mais de développement économique géré par les pouvoirs locaux.(…) Ces nationalistes sont mûrs pour revendiquer à leur tour une paix civile garante de prospérité économique.  »

 » Le Canal historique-Cuncolta s’est quant à lui spécialisé dans le prélèvement de fonds, soit de l’État, soit des investisseurs insulaires, continentaux et étrangers.(…) Les investisseurs sont traditionnellement soumis à l’impôt révolutionnaire, comme dans les grands complexes touristiques ou les entreprises de transports.(…) Les militants du Canal historique sont moins intégrés que ceux du Canal habituel dans le tissu économique de l’île. Ils ne créent que très peu d’entreprises, excepté dans l’agriculture ou le transport de fonds.(…) Si les dirigeants officiels de la Cuncolta en Haute-Corse sont majoritairement des avocats du barreau de Bastia, les troupes officielles et clandestines sont quant à elles de plus en plus mobilisées parmi les chômeurs et les jeunes des quartiers sud-bastiais (…) ; ce mouvement nationaliste, qui recrute parmi les agriculteurs, les petits commerçants et les artisans, compte dans ses rangs une part croissante d’hommes de main.(…) Dans ce contexte de racket systématique et d’endettement généralisé, l’observation des règles républicaines devient un obstacle. Inversement, une déréglementation institutionnelle du territoire insulaire offre des perspectives d’avenir : le statut de TOM revendiqué par la Cuncolta entre dans cette logique de spécificité et de territoire hors norme où tout est possible. « . Il convient de noter que la Cuncolta vient de renouer avec la revendication indépendantiste, abandonnée pendant plusieurs années.

Cette implication dans les affaires liées au tourisme de membres éminents des mouvements nationalistes expliquerait, pour certains observateurs, que la trêve estivale des attentats soit aussi régulièrement observée depuis de nombreuses années.

2.  Des liaisons dangereuses

Plusieurs des témoins entendus par la commission d’enquête ont estimé que l’origine des liens noués peut être d’abord trouvée dans les liens familiaux ou dans les liens amicaux tissés dès l’enfance.

 » Toute la société insulaire connaît, soit parce qu’elle a des liens de sang, soit parce qu’elle a des liens d’amitié, des gens qui ont lutté contre la loi ou qui ont dérivé par rapport à l’application de la loi. En d’autres termes, il n’y a pas dans l’île de milieu qui soit totalement exempt de relations avec des éléments de dérive. Cela n’existe pas. Dans chaque grande famille insulaire, on trouve à un degré de parenté plus ou moins proche, un militant nationaliste, un voyou, un garçon fiché au grand banditisme, fils, neveu ou cousin  » a expliqué un magistrat en poste sur l’île.

De même, l’ancien responsable administratif déjà cité indiquait :  » comment le lien (…) se réalisait-il ? Par le fait que ces personnes vivaient ensemble, se côtoyaient en permanence, se parlaient, se connaissaient depuis l’enfance. De ce fait, par delà les éventuelles divergences de point de vue, les contacts continuaient. Dans les manifestations, et notamment les enterrements, toute la société corse est représentée, c’est un moment où tout le monde s’embrasse, même les pires ennemis « .

Mais l’explication par les liens familiaux ou amicaux ne saurait suffire. En effet, des liens transversaux ou des alliances paradoxales apparaissent à l’observateur attentif.

L’affaire de la caisse régionale du Crédit agricole en donne de multiples exemples.

Ainsi, les investigations menées par les inspecteurs généraux des finances sur le cas de M. François Musso mettent en évidence des relations d’affaires entre des personnes dont les appartenances politiques différentes ne pouvaient laisser supposer des liens aussi étroits. Ainsi, il apparaît que M. Musso a pu rembourser une partie de ses emprunts grâce à des sommes versées par M. Toussaint Luciani qui, au terme d’un parcours politique sinueux se trouve aujourd’hui à l’Assemblée de Corse. D’autres liens, au travers de  » montages particulièrement complexes  » ont été mis au jour, puisqu’il apparaît que :

 » – des prêts contractés pour l’acquisition d’un appartement ont été reversés, par l’intermédiaire de M. Antoine Luciani, à diverses sociétés de construction et de promotion immobilière pour 1,4 million de francs . Le prêt a été partiellement remboursé grâce à un versement de M. Toussaint Luciani, qui possède un compte joint avec M. Antoine Luciani ;

 » – un prêt de 2,3 millions de francs, consolidé dans le cadre de la  » mesure Balladur « , a donné lieu à des versements de 618.000 francs à la société immobilière Pantalacci de M. Noël Bernard Pantalacci ainsi qu’à des versements de 1,8 million de francs au profit de l’entreprise de travaux publics Antoniotti-Natali, qui a été dirigée par l’ancien président du conseil général de Haute-Corse, dont les contreparties n’ont pas été éclaircies ;

 » – le paiement d’une partie des échéances du prêt est consécutif à des ventes de terrains à une société italienne. « 

L’enquête sur le Crédit agricole confirme également les liens entre certains milieux nationalistes et les institutions en charge de l’agriculture en Corse. L’affaire du domaine de Pinia à Ghisonaccia dans la plaine orientale l’illustre parfaitement.

Ce domaine, exploité d’abord par des agriculteurs rapatriés, a été occupé en 1979 par un groupe d’éleveurs corses. Le domaine a alors été racheté par une filiale du Crédit agricole, la Segespar, qui l’a d’abord donné à bail à la SAFER. Devant l’impossibilité de l’allotir, celle-ci suspend le bail. En 1985, la Segespar la donne à bail à la SCA Di a Pieve di castellu, fondée par des militants nationalistes et dont le gérant est M. Mathieu Filidori. Cette société a bénéficié d’importants crédits de la caisse régionale du Crédit agricole, de subventions publiques ainsi que des  » mesures Balladur  » et Juppé. Comme l’indique le rapport de l’Inspection générale des finances, la société  » exerce une activité assez réduite compte tenu de la taille du domaine de Pinia qui lui est donné à bail (880 hectares). En revanche, (elle) est au cœur d’un écheveau de sociétés regroupant les mêmes associés, qui exercent des activités diverses (restauration, chasses, gestion immobilière en association avec un groupe italien (…)) « .

De même, le dossier des ventes successives de l’hôtel Miramar met en relation, non seulement M. Jean-Jérôme Colonna, mais aussi M. Noël Pantalacci, président de la CADEC, M. Robert Feliciaggi, maire de la commune de Pila-Canale, fief de la famille Colonna, et qui a fait fortune en Afrique dans l’import-export et les jeux. D’ailleurs, MM. Pantalacci et Feliciaggi n’ont-ils pas été élus à l’Assemblée de Corse sur la même liste en mars dernier ? Rappelons que, lors des élections législatives de 1997, M. Feliciaggi était le suppléant de M. Denis de Rocca Serra, adversaire de M. Jean-Paul de Rocca Serra : son cousin, M. Toussaint Luciani, qui a eu également à connaître d’affaires africaines, a été cité comme leur directeur de campagne.

L’on ne peut que s’étonner des liens croisés et des rivalités qui concernent des hommes aux intérêts importants dans plusieurs secteurs économiques, dont le monde des jeux, en France ou en Afrique. Leur proximité avec le banditisme et certains milieux nationalistes confortent la perception de l’ » émergence d’un système « .

On peut également déceler les traces d’une connivence ancienne, du moins dans les périodes électorales, entre les mouvements nationalistes et les élus traditionnels de l’île. Ces traces peuvent être observées notamment lors des élections. Cela s’est notamment vérifié lors des élections municipales de 1995, à Ajaccio et à Porto-Vecchio notamment, où il est apparu que chacune des organisations nationalistes soutenait l’un des deux principaux camps en présence. Comme l’explique l’universitaire Marianne Lefèvre,  » l’Assemblée territoriale est dispensatrice de fonds publics et ses choix conviennent aux nationalistes de l’intérieur montagnard de la Cuncolta : ils privilégient étonnamment le secteur de l’agriculture (…) (par exemple) pour la « revitalisation de l’intérieur » en matière d’élevage porcin prôné par la Cuncolta « .

De même, les exemples ne manquent pas d’adoption par la majorité de l’Assemblée de motions déposées par les nationalistes, sur les sujets les plus divers. Rappelons notamment qu’en 1989, la seconde amnistie avait été réclamée par l’Assemblée de Corse elle-même.

Enfin, certains observateurs soulignent la tentation politique du milieu. Un haut magistrat qui a été en poste sur l’île évoquait le rôle d’agents électoraux joué par les différentes bandes pour collecter les votes par procuration ou participer aux campagnes d’affichage. Il indiquait que, souvent choisis comme gardes du corps ou membres de service d’ordre, ces hommes s’étaient tissés un réseau de relations non négligeables  » susceptible de générer un processus mafieux irréversible au sein même des assemblées territoriales « . Un témoin entendu par le rapporteur évoquait également l’intérêt grandissant pour la chose politique manifesté par les membres de la  » Brise de mer  » ou leurs relais.

Ainsi, de complaisances tacites en liens occultes  » à géométrie variable  » – entre socio-professionnels, éléments issus des mouvements nationalistes, délinquance organisée et une étroite minorité d’élus insulaires -, tous les éléments d’un système pré-mafieux se mettaient en place.

3.  Des méthodes inacceptables

Pour garantir leurs positions et protéger leurs intérêts, ces réseaux n’hésitent pas à recourir à des intimidations ou à des violences organisées.

Parfois, les intimidations ont un caractère public, une des tactiques communément employées consistant à s’abriter derrière une ou plusieurs professions, notamment pour mettre en échec des procédures de recouvrement de créances ou réclamer des mesures de désendettement général.

D’après certaines informations parvenues à la commission d’enquête, ces manœuvres revêtent d’ailleurs un caractère plus discret. On a évoqué, pas toujours à mots couverts, des menaces sur des magistrats ou certains responsables administratifs.

En matière agricole, M. Michel Valentini était coutumier du fait. En février 1996, alors que la question de l’endettement agricole était au centre des préoccupations, il organisait une réunion à Ghisonaccia, au cours de laquelle une motion , adoptée à l’unanimité, décidait que tous les agriculteurs s’opposeraient par tous les moyens à la saisine de leur exploitation. Dans son discours, M. Valentini affirmait que  » de notre côté, nous ne nous laisserons pas sacrifier sans réagir « . L’éclatement de l’affaire de la caisse régionale de Crédit agricole, qui le met gravement en cause avec son épouse, lui a donné l’occasion de se livrer à une tactique analogue. Lors d’une réunion de responsables agricoles organisée à la Chambre régionale d’agriculture le 13 mars dernier, il a dénoncé  » la cabale menée contre la profession  » et  » une orchestration digne de la pire chasse aux sorcières « . Affirmant que les agriculteurs  » défendront (leur) outil de travail et (leur terre) jusqu’au bout « , il ne craignait pas alors de déclarer :  » des débordements violents ne sont pas à exclure « .

Beaucoup plus inacceptables encore sont les menaces graves et directes dont un membre du corps préfectoral a fait l’objet de la part de M. Valentini. Ces pressions visaient à détourner ce fonctionnaire, dont le témoignage a été recueilli, d’une attitude jugée trop vigilante sur les dossiers agricoles.

Un comportement analogue peut être repéré également chez certains professionnels du tourisme. Ainsi, la Coordination des industries touristiques de la Corse n’a pas craint en 1996 de susciter des manifestations de professionnels endettés pour s’opposer par exemple à des ventes judiciaires provoquées par leurs créanciers, notamment la CADEC. Elle s’était d’ailleurs associée, cette année-là, aux comités d’agriculteurs endettés pour constituer, à l’initiative de M. Michel Valentini, un comité de crise. Or, le vice-président de cette coordination, M. Charles Colonna d’Istria, est l’un des principaux associés au sein du complexe Santa Giulia, qui constitue par ailleurs le principal risque de…la CADEC.

Le recours aux pressions ou aux intimidations peut intervenir pour défendre des intérêts personnels sans passer sous le couvert de la défense d’une profession ou d’un secteur en difficultés.

Ainsi, M. Gilbert Casanova, président de la Chambre de commerce et d’industrie de Corse-du-Sud, connaît quelques démêlés avec les services fiscaux et l’URSSAF.

En dette d’environ 250.000 francs au titre du non-reversement de la TVA, M. Gilbert Casanova a fait l’objet, de la part des services fiscaux, d’un avis à tiers détenteur sur l’un des comptes actifs de ses sociétés. Convoquant une conférence de presse en présence du personnel d’une société qu’il avait pourtant juridiquement transmise à son fils, il a déclaré que cette action des services fiscaux était motivée par un souci de représailles en raison des critiques sévères qu’il avait formulées quelques semaines auparavant sur la note rédigée par l’inspecteur général des finances François Cailleteau. D’après certaines indications fournies à la commission d’enquête, sa réaction n’a pas été seulement publique : des témoins ont évoqué des interventions auprès du directeur des services fiscaux et du préfet Claude Erignac lui-même. Interventions qui se sont révélées vaines, M. Gilbert Casanova ayant dû honorer sa dette.

Il était à l’évidence coutumier de ces méthodes. Le témoignage d’un ancien trésorier-payeur général a été recueilli, qui a évoqué la venue inopinée de M. Casanova dans ses locaux et les pressions personnelles qu’il exerça ce jour-là.

M. Gilbert Casanova a également été assigné devant le tribunal de commerce d’Ajaccio par l’URSSAF, le 22 décembre dernier : la requête porte sur 999.413,19 francs de cotisations sociales impayées, certaines depuis 1995. Quelques jours plus tard, dans la nuit du 8 au 9 janvier 1998, le garage de M. Casanova était gravement endommagé par un attentat, détruisant au passage toute la comptabilité de la société. Le comportement du tribunal de commerce à l’égard de cette requête est particulièrement étonnant. Audiencé d’abord pour le 26 janvier, le dossier a été reporté ensuite à quatre reprises, d’abord pour le 2 mars, puis pour le 20 avril, puis pour le 8 juin, enfin pour le 6 juillet. A l’issue de cette audience, le tribunal de commerce a rendu un jugement avant dire droit renvoyant l’affaire en Chambre du conseil pour le 7 septembre  » pour entendre la débitrice « . Cette attitude, pour le moins indulgente du tribunal de commerce, a été justifiée par certains témoins par le souci de préserver l’emploi de la trentaine d’employés de la société et de laisser le temps à la société d’éclairer le tribunal sur sa situation, tâche rendue plus ardue par la disparition de sa comptabilité. La désignation d’un administrateur judiciaire dès la première audience aurait pu pourtant permettre d’avoir plus rapidement une juste vision des choses.

Ainsi, à l’abri de liens protéiformes et par l’utilisation de méthodes douteuses, un véritable  » système-lié  » se mettait progressivement en place, pour reprendre l’expression utilisée devant la commission d’enquête par un haut responsable sur l’île. Observant  » l’embryon d’un système-lié, où l’argent et le pouvoir, se soutenant, se sont mis en mouvement « , il poursuivait :  » le rapport de l’Inspection générale des finances sur le Crédit agricole fait apparaître que sur les mêmes dossiers, nous retrouvons ce fameux triangle de politiques qui distribuent des crédits et des autorisations, d’affairistes – grand banditisme ou nationalistes – qui investissent, recyclent ou spéculent et de certaines institutions qui sont investies pour développer une façade d’honorabilité « .

La constitution, à Bastia, du pôle de lutte contre la délinquance financière répond donc à une impérieuse nécessité pour  » casser  » dans les meilleurs délais un phénomène qui, s’il parvenait à se consolider encore davantage, ruinerait le rétablissement de l’État de droit en Corse.