Comparaison n’est pas raison

Holocauste (Magà Ettori)

 » De l’assassinat d’un animal à celui d’un homme, il n’y a qu’un pas » écrivait Tolstoï, mais comparaison est il raison ? En 1949 Georges Franju, co-fondateur de la Cinémathèque française, réalise   »Le Sang Des Bêtes » sur le thème des abattoirs de Paris dans les quartiers de la Villette et de Vaugirard. La caméra ne se dérobe pas à ce ballet quasi-surréaliste, porté par un commentaire lu sur un ton neutre par Jean Painlevé. Les vues de bâtiments deviennent quasi-fantastiques, anxiogènes, comme en écho, Franju semble vouloir nous montrer un autre sens que celle des images : nous sommes en 1949, au sortir de l’Occupation et que les atrocités des camps de concentration demeurent dans toutes les mémoires. Oui nous parlons bien de l’Holocauste ! A l’instar d’Isaac Bashevis Singer, la philosophe Élisabeth de Fontenay (présidente de la Commission Enseignement de la Shoah) est catégorique sur la question :  »Oui, les pratiques d’élevage et de mise à mort industrielles des bêtes peuvent rappeler les camps de concentration et même d’extermination, mais à une seule condition : que l’on ait préalablement reconnu un caractère de singularité à la destruction des Juifs d’Europe, ce qui donne pour tâche de transformer l’expression figée “comme des brebis à l’abattoir” en une métaphore vive. Car ce n’est pas faire preuve de manquement à l’humain que de conduire une critique de la métaphysique humaniste, subjectiviste et prédatrice. »  »Je te disais que quand je le pouvais, je réalisais des films dont les sujets m’impressionnaient fortement. Après ma première visite aux abattoirs, j’étais si commotionné que je me demandais si je serais capable de tenir le coup, pendant plusieurs semaines, dans l’atmosphère sanglante de la mise à mort où j’allais me trouver. Je ne conteste pas le caractère morbide de cet état qui était le mien, fait d’attirance, de répulsion et d’angoisse. » dira Georges Franju, mais qu’aurait-il dit en voyant  »Earthlings » (Terrien) de Shaun Monson ? Ce film documentaire réalisé en 2005  montre le traitement des animaux destinés à la nourriture, à l’habillement, aux divertissements et aux recherches scientifiques. Au bout d’un demi siècle, le souvenir de l’Holocauste s’éloigne de la mémoire collective, quoi qu’on en dise… Pourtant les images d’Earthlings nous rappellent quelque chose, mais soyons sérieux comparaison n’est pas raison. Si ? Parfois ? Souvent ? Après tout comme dirait Walther Rathenau : « Denken heisst vergleichen (penser, c’est comparer) ».

Dans le doute, laissons donc la parole à Jacques Derrida (L’animal que donc je suis) en conclusion :  »De quelque façon qu’on l’interprète, quelque conséquence pratique, technique, scientifique, juridique, éthique, ou politique qu’on en tire, personne aujourd’hui ne peut nier cet événement, à savoir les proportions sans précédent de cet assujettissement de l’animal. (…) Personne ne peut plus nier sérieusement et longtemps que les hommes font tout ce qu’ils peuvent pour dissimuler ou pour se dissimuler cette cruauté, pour organiser à l’échelle mondiale l’oubli ou la méconnaissance de cette violence que certains pourraient comparer aux pires génocides (il y a aussi des génocides d’animaux : le nombre des espèces en voie de disparition du fait de l’homme est à couper le souffle). De la figure du génocide il ne faudrait ni abuser ni s’acquitter trop vite. Car elle se complique ici : l’anéantissement des espèces, certes, serait à l’œuvre, mais il passerait par l’organisation et l’exploitation d’une survie artificielle, infernale, virtuellement interminable, dans des conditions que des hommes du passé auraient jugées monstrueuses, hors de toutes les normes supposées de la vie propre aux animaux ainsi exterminés dans leur survivance ou dans leur surpeuplement même. Comme si, par exemple, au lieu de jeter un peuple dans des fours crématoires et dans des chambres à gaz, des médecins ou des généticiens (par exemple nazis) avaient décidé d’organiser par insémination artificielle la surproduction et la surgénération de Juifs, de Tziganes et d’homosexuels qui, toujours plus nombreux et plus nourris, aurait été destinés, en nombre toujours croissant, au même enfer, celui de l’expérimentation génétique imposée, de l’extermination par le gaz et par le feu. Dans les mêmes abattoirs. (…) Si elles sont « pathétiques », ces images, c’est aussi qu’elles ouvrent pathétiquement l’immense question du pathos et du pathologique, justement, de la souffrance, de la pitié et de la compassion. Car ce qui arrive, depuis deux siècles, c’est une nouvelle épreuve de cette compassion. »

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