Archives mensuelles : mai 2002

Connais-toi toi-même, tu trouveras la pierre philosophale

blog MagàHumour, humeur, coup de chapeau et coup de griffes, ce blog n’a aucune prétention journalistique et encore moins littéraire, il s’agit juste d’un laboratoire d’idées, les miennes et celles de mon époque. J’ai l’intention d’y écrire tout et son contraire, alors n’y cherchez aucune logique, aucune cohérence et moins encore de philosophie ou d’opinion politiques ; il s’agit d’une simple pierre dans l’immensité du web. La présentation de Socrate me semble une bonne entrée en matière pour une ouverture de blog. L’artiste est citoyen, témoin de son époque. La reconnaissance des droits égaux et inaliénables de tous les êtres humains nécessite la préservation de la liberté, de l’équité et de la paix – mais elle suppose aussi que les droits et les responsabilités aient la même importance, de manière à constituer une éthique qui permettrait à tous les hommes et à toutes les femmes de vivre ensemble en paix et de développer leurs aptitudes personnelles. Des préceptes qui nous sont enseignés depuis la préhistoire de la Démocratie : en -399 s’ouvre le procès de Socrate, le philosophe athénien, le contexte est celui de la défaite de -404 face aux Spartiates, et le régime des Trente qui en fut la conséquence. La plupart attribuèrent cette défaite dévastatrice à une perte des valeurs traditionnelles. Dans cette perspective, on trouva rapidement des boucs émissaires : les sophistes, brûlant sans vergogne une partie des œuvres de Protagoras. Socrate est assimilé à l’un d’entre eux, et l’issue de son procès était largement prévisible. L’insoumission, le refus de tout dogmatisme et le non-conformisme de Socrate suscitent beaucoup d’inimitiés chez les athéniens. Accusé d’impiété et de corrompre la jeunesse, il est condamné à mort par le tribunal populaire d’Athènes (l’Héliée). Respectueux des lois, il refuse l’évasion préparée par ses disciples et boit avec sérénité une décoction de ciguë, en devisant sur l’immortalité de l’âme, ainsi que l’a rapporté Platon :

Jacques-Louis David, La mort de Socrate (1787), conservé au Metropolitan Museum of Art de New York.

Jacques-Louis David, La mort de Socrate (1787), conservé au Metropolitan Museum of Art de New York.

– Échécrate : Te trouvais-tu toi-même, Phédon, aux côtés de Socrate le jour où il but le poison dans sa prison, ou est-ce un autre qui t’a renseigné ?

– Phédon : J’y étais moi-même, Échécrate.

– Échécrate : Eh bien, que dit-il, à ses derniers moments, et comment mourut-il ?

– Phédon : Quand l’heure approcha, il se leva et passa dans une autre pièce pour prendre son bain. Criton le suivit ; quant à nous, Socrate nous pria de l’attendre. Nous l’attendîmes donc, tantôt en nous entretenant de ce qu’il avait dit et le soumettant à un nouvel examen, tantôt en parlant du grand malheur qui nous frappait. Nous nous sentions véritablement privés d’un père et réduits à vivre désormais comme des orphelins. Quand il eut pris son bain, on lui amena ses enfants – il avait deux fils encore petits et un grand – ainsi que ses parentes. Il s’entretint avec elles en présence de Criton, leur fit ses recommandations, puis il dit aux femmes et à ses enfants de se retirer et lui-même revint nous trouver. Le soleil était près de son coucher ; car Socrate était resté longtemps à l’intérieur.

Après cela l’entretien se borna à quelques paroles ; car le serviteur des Onze se présenta et s’approchant de lui :  »Socrate, dit-il, je ne me plaindrai pas de toi comme des autres, qui se fâchent contre moi et me maudissent, quand, sur l’injonction des magistrats, je viens leur dire de boire le poison. Pour toi, j’ai eu mainte occasion, depuis que tu es ici, de reconnaître en toi l’homme le plus généreux, le plus doux et le meilleur qui soit jamais entré dans cette maison, et maintenant encore je suis sûr que tu n’es pas fâché contre moi, mais contre les auteurs de ta condamnation, que tu connais bien. A présent donc, car tu sais ce que je suis venu t’annoncer, adieu ; tâche de supporter le plus aisément possible ce qui est inévitable. » Et en même temps il se retourna, fondant en larmes, pour se retirer.

Socrate, alors, levant les yeux vers lui :  »Adieu à toi aussi, dit-il ; je ferai ce que tu dis. » Puis s’adressant à nous, il ajouta :  »Quelle honnêteté dans cet homme ! Durant tout le temps que j’ai été ici, il est venu me voir et il a parlé de temps à autre avec moi. C’était le meilleur des hommes, et maintenant encore avec quelle générosité il me pleure ! Mais allons, Criton, obéissons-lui ; qu’on m’apporte le poison, s’il est broyé, sinon qu’on le broie ».

Criton lui répondit :  »Mais je crois, Socrate, que le soleil est encore sur les montagnes et qu’il n’est pas encore couché. D’ailleurs je sais que bien d’autres ne boivent le poison que longtemps après que l’ordre leur en a été donné, après avoir dîné et bu copieusement, que quelques-uns même ont joui des faveurs de ceux qu’ils aimaient. Ne te presse donc pas ; tu as encore du temps ».

Socrate rétorqua :  »Il est naturel que les gens dont tu parles se conduisent ainsi, car ils croient que c’est autant de gagné. Quant à moi, il est tout aussi naturel que je n’en fasse rien ; car je n’ai, je crois, rien à gagner à boire un peu plus tard : je ne ferais que me rendre ridicule à mes propres yeux en m’accrochant à la vie et en épargnant une chose que je n’ai déjà plus. Mais allons, dit-il, écoute-moi et ne me contrarie pas.  »

Criton, à ces mots, fit signe à son, esclave, qui se tenait près de lui. L’esclave sortit et, après être resté un bon moment, rentra avec celui qui devait donner le poison, qu’il portait tout broyé dans une coupe.

Socrate, en voyant cet homme, dit :  »Eh bien, mon brave, comme tu es au courant de ces choses, dis-moi ce que j’ai à faire ».

–  »Pas autre chose, répondit-il, que de te promener, quand tu auras bu, jusqu’à ce que tu sentes tes jambes s’alourdir, et alors de te coucher ; le poison agira ainsi de lui-même. » En même temps il lui tendit la coupe. Socrate la prit avec une sérénité parfaite, Échécrate, sans trembler, sans changer de couleur ni de visage ; mais regardant l’homme en dessous de ce regard de taureau qui lui était habituel :  »Que dirais-tu, demanda-t-il, si je versais un peu de ce breuvage en libation à quelque dieu ? Est-ce permis ou non ? »

–  »Nous n’en broyons, Socrate, dit l’homme, que juste ce qu’il en faut boire. »

–  »J’entends, dit-il. Mais on peut du moins, et l’on doit même, prier les dieux pour qu’ils favorisent le passage de ce monde à l’autre ; c’est ce que je leur demande moi-même et puissent-ils m’exaucer ! ». Tout en disant cela, il porta la coupe à ses lèvres, et la vida jusqu’à la dernière goutte avec une aisance et un calme parfaits.

– Phédon : Jusque-là nous avions eu presque tous assez de force pour retenir nos larmes ; mais en le voyant boire, et après qu’il eut bu, nous n’en fûmes plus les maîtres. Moi-même, j’eus beau me contraindre ; mes larmes s’échappèrent à flots ; alors je me voilai la tête et je pleurai sur moi-même ; car ce n’était pas son malheur, mais le mien que je déplorais, en songeant de quel ami j’étais privé. Avant moi déjà, Criton n’avait pu contenir ses larmes et il s’était levé de sa place. Pour Apollodore, qui déjà auparavant n’avait pas un instant cessé de pleurer, il se mit alors à hurler et ses pleurs et ses plaintes fendirent le cœur à tous les assistants, excepté Socrate lui-même.

–  »Que faites-vous là, s’écria-t-il, étranges amis ? Si j’ai renvoyé les femmes, c’était surtout pour éviter ces lamentations déplacées ; car j’ai toujours entendu dire qu’il fallait mourir sur des paroles de bon augure. Soyez donc calmes et fermes.  » En entendant ces reproches, nous rougîmes et nous retînmes de pleurer.

Quant à lui, après avoir marché, il dit que ses jambes s’alourdissaient et il se coucha sur le dos, comme l’homme le lui avait recommandé. Celui qui lui avait donné le poison, le tâtant de la main, examinait de temps à autre ses pieds et ses jambes ; ensuite, lui ayant fortement pincé le pied, il lui demanda s’il sentait quelque chose. Socrate répondit que non. Il lui pinça ensuite le bas des jambes et, portant les mains plus haut, il nous faisait voir ainsi que le corps se glaçait et se raidissait. Et le touchant encore, il déclara que, quand le froid aurait gagné le cœur, Socrate s’en irait. Déjà la région du bas-ventre était à peu près refroidie, lorsque, levant son voile, car il s’était voilé la tête, Socrate dit, et ce fut sa dernière parole :  »Criton, nous devons un coq à Asclépios ; payez-le, ne l’oubliez pas »

–  »Oui, ce sera fait, dit Criton, mais vois si tu as quelque autre chose à nous dire ». A cette question il ne répondit plus ; mais quelques instants après il eut un sursaut. L’homme le découvrit : il avait les yeux fixes. En voyant cela, Criton lui ferma la bouche et les yeux. Telle fut la fin de notre ami, Échécrate, d’un homme qui, nous pouvons le dire, fut, parmi les hommes de ce temps que nous avons connus, le meilleur et aussi le plus sage et le plus juste.

Socrate est le fils d’un tailleur de pierre et d’une sage-femme, né à Athènes au siècle de Périclès. En bon citoyen Socrate participe aux combats de la guerre du Péloponnèse contre Sparte, notamment à la bataille de Potidée, vers -430 et sauve la vie de Xénophon à Délion (-424). Socrate acquiert l’art de la dialectique auprès des sophistes. Par choix, il vit modestement, pieds nus, vêtu d’un manteau grossier, et consacre son énergie à enseigner gratuitement, contrairement aux sophistes, sa philosophie dans les lieux publics et les gymnases. Il prétend avoir reçu comme mission d’éduquer les hommes et pense que l’ignorance est la source de l’injustice. Socrate a de nombreux disciples comme Xénophon, Platon, Alcibiade, mais il n’a laissé aucun ouvrage car son enseignement est entièrement oral. Ses dialogues, ses pensées et sa méthode de réflexion nous sont parvenus par l’intermédiaire de Xénophon (les Mémorables), d’Aristophane (Nuées) et surtout de Platon (Phédon, Apologie de Socrate, Criton, Le Banquet). La philosophie de Socrate est basée sur la discussion, l’art d’accoucher les esprits (la maïeutique) qui conduit l’interlocuteur à découvrir la connaissance vraie qu’il porte en lui. Socrate en jouant d’ironie (de fausse naïveté) et en posant d’habiles questions, laisse son interlocuteur s’enfermer dans ses contradictions. Faisant semblant de les ignorer, il amène cet interlocuteur à prendre conscience de ses erreurs de jugement, d’où sa devise : « Connais-toi toi-même ». Socrate cherche à éveiller chez ses concitoyens le sens de l’autocritique qui est le point de départ de l’indépendance de l’esprit. Bien que confiant dans la nature humaine, il se montre très sévère envers les opinions publiques et toute forme de tyrannie. Ayant dépassé la pensée des sophistes, Socrate est considéré comme l’un des pères de la philosophie occidentale, de la philosophie morale, et des blogueurs.